Festival La Hague en Musiques

La Hague en Musiques
Un vent de musiques souffle sur La Hague
Sous la direction artistique de Frédéric Lagarde
Festival de musique classique du 4 au 12 août 2026
Retrouvez les Ondes plurielles dans 2 concerts du festival
MERCREDI 5 AOÛT, 20h30 – Chapelle Saint-Paul, Cherbourg
F. Schubert, Ouverture D 590 / L.V. Beethoven, concerto pour violon / C. Saint-Saëns, symphonie n°2
VENDREDI 7 AOÛT, 20h30 – Salle Le Rafiot, Flamanville
F. Schubert, Ouverture D 590 / L.V. Beethoven, concerto pour piano n°3 / W.A. Mozart, symphonie n°38
Maud Lovett, violon
Frédéric Lagarde, piano
Théo Terracol, direction
Billetterie en ligne à venir
Informations détaillées sur le site du festival
Fièvres galantes
Fièvres galantes
Jean-Baptiste LULLY
Jean-Sébastien BACH
Jean-Philippe RAMEAU
Jan Orawiec · Violon solo et direction
En partenariat avec le festival des Fièvres Musicales 2026

Lieux des concerts
Chapelle Saint-Louis de la Salpêtrière
83 Boulevard de l’Hôpital
75013 Paris
Venite Cantamus

Venite Cantemus
Georg Friedrich Haendel
Le Messie
Un concert au profit de la recherche sur les troubles psychiques
Avec un choeur de 700 choristes
Dimanche 21 juin – 16h
Théâtre des Champs-Elysées
15 Avenue Montaigne
75 008 Paris
Leningrad - Programme du concert
Leningrad
« Le 31 janvier 1942, le frère de grand-mère meurt. Le 6 février, la sœur de maman meurt. Le 25 février, maman meurt. Le 8 mars, grand-mère meurt. Le 8 mars 1942, à l’âge de huit ans je suis restée seule au monde. C’est une unité de jeunes Komsomolets qui m’a retrouvée le 18 mars. Mamie est morte le 8 et j’ai été retrouvée le 18. Je ne sais pas ce qui s’est passé pendant ces dix jours. C’est un trou noir dans ma mémoire. J’ai été parmi les morts pendant dix jours. »
Irina Bogdanova, habitante de Léningrad (témoignage tiré de Jean Lopez et Lasha Otkhemezuri, Barbarossa : 1941. La guerre absolue, 2019)
Dmitri Chostakovitch – Symphonie n°7 (1941)
Dans la soirée du 29 septembre 1941, alors qu’il vient à peine de terminer l’écriture du troisième mouvement de sa septième symphonie, Dmitri Chostakovitch reçoit l’ordre d’évacuer Léningrad, devant laquelle l’armée allemande a posé le siège au début du mois. Il s’envole deux jours plus tard, accompagné de son épouse et de leurs deux jeunes enfants, laissant derrière lui avec une grande inquiétude sa mère et sa sœur. C’est l’un des derniers représentants du riche monde de la culture léningradois à quitter la ville, avec la poétesse Anna Akhmatova. Les musiciens du prestigieux Orchestre philharmonique et leur chef, Evgeny Mravinsky, ont déjà été déplacés le plus loin possible du front, et se trouvent à Novossibirsk. Depuis fin août, il n’est plus possible d’évacuer autrement que par les airs, dans un vol périlleux à la merci des tirs allemands, ou par le lac Ladoga, bientôt gelé par un hiver précoce, et les possibilités de départ sont réservées à ceux que le régime choisit : ingénieurs, techniciens, personnalités célèbres et surtout, les armes que les usines continuent de produire jusqu’en décembre, quand la plupart ferment faute d’électricité. Et c’est à Kouïbychev que le compositeur achève l’œuvre, qui y est créée par l’orchestre du Bolchoï de Moscou, sous la direction de Samuel Samossoud le 5 mars 1942.
Il semble que Chostakovitch ait voulu rester le plus longtemps possible dans sa ville natale, et qu’il ait cherché à s’engager dans la défense de l’ancienne capitale. Sa mauvaise vue lui interdisant l’armée, il fait partie des brigades des Volontaires du peuple. Si pour les hommes et femmes ordinaires, la participation n’avait de volontaire que le nom, son statut de compositeur célèbre aurait pu l’en exonérer. De fait, « artiste du peuple » trop précieux pour l’URSS – malgré ses relations déjà très difficiles avec le pouvoir – il ne participe pas réellement aux opérations, très exposées (creusement des tranchées de défense, sauvetage d’urgence après les bombardements) et son enrôlement reste symbolique. On le pousse à s’exprimer à la radio pour galvaniser la population, comme cette allocution du 1er septembre 1941, alors que la tenaille achève de se mettre en place autour de la ville, où il annonce avoir terminé l’écriture du deuxième mouvement. Et c’est en sapeur-pompier que la propagande l’immortalise : on le retrouve affublé d’un casque à la Une de l’édition du 20 juillet 1942 de Time magazine.
Le siège
C’est après le départ de Chostakovitch que les 2,5 millions d’habitants restants sombrent réellement dans l’horreur du siège, de l’hiver et de la nuit. Dès le mois d’octobre, les températures plongent, figeant même les batteries allemandes, qui cessent presque entièrement leurs bombardements. La Neva est prise par les glaces et, semaine après semaine, tout s’arrête : transports en commun, électricité, distribution de carburant, eau courante… La ville est couverte de neige, dissimulant les cadavres qui s’y entassent peu à peu. On mange les chiens et les chats, puis les rats, puis un mauvais pain dont la farine mêlant blé et avoine est peu à peu coupée avec de la tourbe, puis du papier ou des copeaux de bois. Un ouvrier en reçoit 250 grammes par jour, une personne sans emploi ou un enfant, 125. La ration de viande tombe rapidement à 12 ou 15 grammes, soit l’équivalent d’une tranche de saucisson. Parfois, il ne reste pour tenter de survivre que la cellulose que contient la colle de menuisier, ou une vague décoction de vieux cuirs. Le trafic des cartes de rationnement, les agressions et les vols rendent les rues dangereuses à la nuit tombée, d’autant que les Allemands inondent rapidement la ville de faux coupons d’alimentation, achevant de désorganiser les distributions. Les témoignages des Blokadniki permettent de mesurer la détérioration progressive de leur état physique et mental, altérant rapidement leurs capacités d’empathie, si bien que durant le siège, près de deux mille personnes seront jugées pour des actes de cannibalisme. Des témoins évoquent au dégel les cadavres sans fesses ni seins, que la neige fondante découvre peu à peu.
Pourtant, la pression qu’exerce le NKVD n’est pas allégée par les circonstances, bien au contraire. La police politique affecte dix fois plus d’agents à la traque des déviants politiques qu’à celle du marché noir ou des violences interpersonnelles. Un rapport rédigé au bout de 15 mois de siège précise que plus de 170 000 personnes ont été arrêtées et/ou déportées, soit 6% de la population !
Le bilan de ces 872 jours, impossible à quantifier précisément, s’établit vraisemblablement entre 800 000 et 1 million de morts, dont 500 000 au cours du seul hiver 1941-1942. Il doit être attribué à l’obstination d’Hitler qui, tout à son projet racial de germanisation de l’est, planifie la disparition de 30 à 50 millions de Soviétiques au profit de l’implantation de centaines de milliers de colons allemands, et entend contraindre la ville à se rendre par la faim, avant de la raser intégralement. Mais ce bilan tient aussi à la désorganisation profonde et aux choix politiques soviétiques ayant conduit à une évacuation extrêmement tardive, erratique et très limitée, exposant avec cynisme la population à une mort certaine.
Le concert du 9 août 1942
C’est dans ce contexte que, le 9 août 1942, après une nuit d’intenses bombardements sur les lignes allemandes de manière à les réduire au silence pour quelques heures, la salle de la Philharmonie de Léningrad, fermée depuis un an, reprend vie le temps de l’un des concerts les plus célèbres de l’histoire.
L’orchestre de la Radio, moins prestigieux que le Philharmonique, était resté dans la ville assiégée, tentant jusqu’en décembre 1941 de remplir tant bien que mal sa mission, avant que la famine ne ravage ses rangs. Si bien que, lorsque le commissaire politique Andreï Jdanov confie en mars 1942 au chef Carl Eliasberg la responsabilité de diriger la Septième symphonie de Chostakovitch, ce dernier ne peut retrouver qu’une quinzaine de musiciens encore en vie, disposant de leur instrument et en état de se déplacer, sur la soixantaine de membres que comptait la formation (et ce, alors que l’effectif indiqué par le compositeur est de 120 musiciens). L’orchestre est alors complété par des soldats retournant au front chaque jour à la sortie des répétitions et des musiciens amateurs qui pour la plupart restent mobilisés en parallèle dans la défense civile : toute personne un tant soit peu valide et capable de jouer d’un instrument est ainsi mise à contribution. La partition est acheminée par avion par-dessus les lignes allemandes et recopiée à la main, partie par partie, parfois par les musiciens eux-mêmes. La première répétition est apocalyptique, les rares instrumentistes présents, trop faibles pour jouer, s’effondrent au bout d’un quart d’heure, et il faudra accorder à l’orchestre des rations supplémentaires pour qu’il parvienne à faire face à la tâche qui lui est imposée, six jours par semaine. Malgré cela, entre la faim et le froid, les malaises ne sont pas rares en répétition et trois membres de l’orchestre meurent avant le concert.
Jouer dans de telles conditions une œuvre si intense, difficile et exigeante physiquement comme mentalement relève évidemment de la mission impossible. Mais le concert a pourtant lieu, retransmis en direct à la radio comme dans toute la ville, par le système de hauts-parleurs destiné à la diffusion des alertes aux bombardements. La proximité des lignes allemandes vers lesquelles les haut-parleurs auraient été orientés, rend probable le fait que les soldats de la Wehrmacht aient pu entendre s’élever la symphonie dans cette nuit d’été soudain silencieuse, sans vraisemblablement bien comprendre de quoi il s’agissait.
Une œuvre ensevelie sous la propagande
Ce concert, dantesque à tous points de vue, fournit au pouvoir soviétique un morceau de choix dans la vaste opération de propagande qui vise à transformer l’absolue catastrophe humanitaire que fut le siège en un épisode héroïque central de la « grande guerre patriotique » russe.
Plus largement, la symphonie devient immédiatement un symbole de la grande alliance contre le nazisme et de la résistance de l’URSS face à l’invasion allemande : microfilmée, la partition voyage via Téhéran et le Caire jusqu’en Europe, où elle est jouée par le London Philharmonic Orchestra et aux États-Unis, où Arturo Toscanini, qui avait quitté l’Italie pour protester contre la politique de Mussolini et démissionné de ses postes à Bayreuth et Salzbourg en réaction à l’antisémitisme nazi, la dirige le 19 juin 1942 à la tête du New York Philharmonic.
La dédicace « à la confrontation historique actuelle entre la raison et l’obscurantisme, la culture et la barbarie, la lumière et l’obscurité » laisse planer une ambiguïté toute chostakovienne, même si la suite, en forme de passage obligé vu les circonstances, est plus claire : « Je dédie ma Septième symphonie à notre combat contre le fascisme, à notre victoire à venir et à ma ville natale de Leningrad ». Et de fait, il fut beaucoup dit et écrit sur cette symphonie, que l’on transforma tour à tour en œuvre, sinon à programme, au moins à message, hymne de résistance patriotique pour les staliniens, pamphlet anti-totalitaire pour leurs opposants.
Pourtant, en ce XXIe siècle déjà bien engagé, le seul programme qui vaille serait peut-être de dégager Chostakovitch de la gangue d’instrumentalisations et de surinterprétations qui l’étouffe. De le restaurer dans sa subjectivité d’homme et de compositeur, dont l’expression fut si violemment contrainte par les circonstances d’une vie dont le cours épouse le plus dramatique de l’histoire russe du XXe s. De l’écouter pour ce qu’il put proposer au monde, et non pour ce qu’on aimerait lui faire dire, quelles qu’en soient les raisons. Et pour cette Septième symphonie, de l’écouter en souvenir de toutes celles et ceux qui meurent de l’utilisation de la faim comme arme de guerre, hier comme aujourd’hui.
Fanny Layani
Clés d’écoute
S’il ne peut s’engager sur le front militaire, le compositeur suit de près les événements de Leningrad et alors que musiciens à vent et fanfares sont réquisitionnés pour maintenir le moral des troupes, Dmitri Chostakovitch présente une chronique musicale vue de l’intérieur du conflit. Dans ce but, il travaille jour et nuit pour livrer cette œuvre, dans une soif d’écrire, et en joue régulièrement des extraits à ses amis pour s’assurer de sa qualité.
Ut majeur ; tonalité décrite en 1690 par Marc-Antoine Charpentier dans ses Règles de composition comme un ton « gai et guerrier ». Un peu plus tard, en 1722, Jean-Philippe Rameau dans son Traité de l’harmonie y voit « un chant d’allégresse et de reconnaissance ». C’est bien en Ut majeur, ou Do, que débute la Septième symphonie de Dmitri Chostakovitch.
De forme tripartite ABA, le premier mouvement débute par une introduction magistrale dans un climat allègre autant qu’apaisé, avant le siège, sans doute avant la guerre même. Un roulement de tambour introduit pourtant un changement d’atmosphère. La deuxième partie amène un nouveau thème, espiègle, entêtant, militaire ; il est partagé entre la petite harmonie des flûtes, puis dialogué entre le hautbois et le basson sur un rythme répétitif à la caisse claire. L’instrumentation choisie, l’usage des cordes en pizzicati avant de passer arco rappelle l’écriture du Boléro écrit en 1928 par Maurice Ravel ; tout comme le thème en mouvement, qui grossit en un immense crescendo orchestral. Une troisième partie clôt ce premier moment de la symphonie, la mitraille s’évanouit sur les dernières mesures, laissant place à la douleur d’une longue plainte jouée au basson sur des accords fugaces de piano : quelques sonorités oniriques aux cordes dans l’aigu nous plongent dans un songe.
Le deuxième mouvement est également en trois parties. Un Intermezzo de nature lyrique contraste par la légèreté dansante soudaine qu’il amène, car selon les mots de Chostakovitch, « on ne pouvait imposer aux auditeurs une tension continue, même dans le drame ». L’évocation de l’espoir est cette mélodie qui surgit au hautbois puis au cor anglais sur un rythme sautillant aux cordes ; une « réminiscence » des temps meilleurs, comme l’a suggéré le compositeur. Néanmoins, une deuxième partie plus chaotique, avec son lot de cellules entêtantes au cœur du mouvement, rappelle la fatalité de la guerre, le trouble, avant un retour au calme, la clarinette basse reprenant le premier thème du hautbois.
Dans la foulée des deux premiers mouvements, le compositeur compose le troisième, après quoi il sera évacué en octobre 1941 de la ville assiégée. Ce mouvement, une nouvelle fois en trois parties, débute par une page chorale aux sonorités organiques. Le lyrisme des violons y est à son apothéose. Puis, l’auditeur est de nouveau plongé au cœur du tumulte : rythmes piqués des cordes, caisse claire en marche, cuivres tonitruants, motifs obsédants et sonorités douloureuses se côtoient. Enfin, une belle mélodie confiée aux altos ramène le calme du début du mouvement.
S’enchaîne sans répit le dernier mouvement, fresque finale surnommée « Victoire ». Si Chostakovitch estime à propos de cette symphonie qu’« il ne s’agissait pas d’une musique figuraliste décrivant le champ de bataille mais bien l’effroi qui régnait », il est pourtant aisé de mettre des images sur ce dernier mouvement : le mystère suggéré par la ligne des violoncelles et contrebasses dans un flou brumeux, l’appel des cors, puis la mise au pas de l’orchestre dans un élan collectif. Chostakovitch y propose le retour de quelques ingrédients déjà entendus dans les mouvements précédents. L’œuvre s’achève en un climax de tension fortissimo symbolisant la victoire finale à venir sur l’envahisseur.
Aurélie Vinatier
Dmitri Chostakovitch (1906-1975)

Dmitri Chostakovitch naît le 12 septembre 1906 à Saint-Pétersbourg, dans une famille au passé révolutionnaire : son grand-père, d’origine polonaise, avait été exilé en Sibérie pour complot contre le tsar Alexandre II. Il a onze ans en 1917 lorsqu’un gendarme tsariste tue sous ses yeux l’un des ses camarades, en pleine rue. Ce traumatisme fondateur le marque durablement. Admis en 1919 au Conservatoire de Petrograd, il y étudie le piano et la composition. Sa Première symphonie, créée en 1926, lui offre une célébrité précoce, internationale et immédiate.
Cette notoriété dans une URSS passant sous le contrôle exclusif de Staline, devient vite un fardeau et fait de lui un compositeur aussi célébré que surveillé. La commande de la Deuxième symphonie, à l’occasion du dixième anniversaire de la révolution d’Octobre, trace la voie de ce que sera désormais sa vie : celle d’un musicien sommé de se mettre au service de l’idéologie et cherchant à préserver son intégrité artistique. Si l’opéra Le Nez (1930) témoigne d’une audace créatrice et d’une liberté de ton encore possibles dans le bouillonnement culturel des années 1920, il en est très vite autrement. Staline s’arroge le contrôle total de la sphère artistique et en 1932 l’Union des compositeurs, qui soumet la production musicale à la ligne du Parti.
Le tournant survient en 1936, lorsqu’un article de la Pravda qualifie son opéra Lady Macbeth du district de Mtsensk de « galimatias musical ». Pourtant créée avec grand succès deux ans plus tôt, l’œuvre déplaît à Staline et est jugée cacophonique et pornographique par les tenants du réalisme socialiste qui imposent un langage accessible, optimiste et édifiant, proscrivant les dissonances trop marquées, l’atonalité, les mélodies jugées impossibles à mémoriser et toute référence au jazz ou aux avant-gardes européennes. Chostakovitch vit dès lors dans une angoisse permanente, craignant l’arrestation à une époque où les purges de la « Grande terreur » de 1936-1938 déciment le Parti, l’armée et le monde de la culture. Il retire sa Quatrième symphonie avant même sa création et compose la Cinquième (1937), dont le sous-titre officieux — « réponse d’un artiste soviétique à de justes critiques » — résume à lui seul la douloureuse ambiguïté de sa position.
Dans l’après-guerre, au cœur de l’ultime raidissement du pouvoir d’un Staline vieillissant et paranoïaque, Andreï Jdanov prend le contrôle du monde culturel, qu’il soumet à une surveillance drastique au nom de l’impératif propagandiste. Chostakovitch est à nouveau visé par une violente campagne de dénigrement, aux côtés de Prokofiev, Khatchaturian et Miaskovski, tous accusés de « formalisme » bourgeois, cosmopolite et décadent. Contraint à l’autocritique publique, en grande difficulté financière, il se replie sur des œuvres officielles de circonstance, réservant ses compositions les plus personnelles au silence du tiroir. La mort de Staline en 1953 permet un relatif desserrement de l’étau, mais la Treizième symphonie « Babi Yar » (1962), qui sous couvert d’un hommage aux 34 000 victimes juives du massacre de septembre 1941 dénonce l’antisémitisme du stalinisme moribond, montre qu’il ne cesse de tester les limites de ce que le régime peut tolérer. Son adhésion au Parti communiste en 1960, probablement contrainte, illustre la complexité de ses rapports avec le pouvoir.
Tout à la fois communiste sincère, résistant silencieux et dissident masqué, Chostakovitch meurt le 9 août 1975 à Moscou, laissant un catalogue de cent quarante-sept œuvres dont l’ambivalence et l’ambiguïté constituent sans doute les caractéristiques les plus profondes. Une œuvre où l’ironie côtoie sans cesse le tragique, le grotesque se mêle au sublime, qui oscille douloureusement entre soumission apparente et sourde subversion, reflet d’une vie intégralement vécue sous contrainte.
Fanny Layani
Johannes LE PENNEC, direction
Johannes Le Pennec est chef invité de l’Orchestre National de Bretagne, l’Ensemble de l’Opéra Orchestre Normandie Rouen, l’Orchestre Ostinato, des Ondes Plurielles, de Note et Bien, d’Ut Cinquième, des Clés d’Euphonia et collabore avec l’Orchestre d’Harmonie de Levallois, Divinopéra, l’Orchestre Victor Hugo-Franche Comté, le Scoring Orchestra et les Chœurs de Radio-France. Il est Directeur musical de l’Orchestre Symphonique Paris-Saclay (depuis 2017) et de l’Orchestre Saint Germain (jusqu’en 2025) pour lequel il assiste par ailleurs Myung-Whun Chung. Il accompagne des artistes tels que Marc Coppey, Hervé Joulain, Jonathan Fournel, Edgar Moreau, Vanessa Wagner, Marianne Croux, David Kadouch, Yvan Chiffoleau, Shigeko Hata… En musique contemporaine, il participe au concert d’ouverture du Festival Présences dédié à Thierry Escaich, à la création de la nouvelle version de l’opéra « le Premier cercle » de Gilbert Amy à l’Opéra de Massy ; il dirige la création de l’opéra « Nadir » de Matthieu Stefanelli, la création parisienne de « l’Ile des Jamais trop tard » de Sarah Lyanne Lewis à la Seine musicale et la création de « Kenson, concerto pour Bagad » d’Arthur Lavandier. Au cinéma, il enregistre les BO de plusieurs longs-métrages de JF Laguionie ainsi que celle du film « Le Pharaon, le sauvage et la princesse » de Michel Ocelot. Passionné de transmission et de pédagogie, titulaire du CA de professeur de violoncelle, il enseigne au CRI de Palaiseau.
Les Ondes plurielles remercient très chaleureusement Antoine Paul (violons), Marie-Christine Witterkoer (altos), Aurélien Sabouret (violoncelles), Wei-Yu Chang (contrebasses) et Bastien Debeaufond (trompettes) pour leur aide précieuse dans la préparation de ce programme, ainsi que le CRD d’Orsay pour le prêt généreux des percussions et praticables utilisés lors de ce concert.
Variations françaises
Variations françaises
Nadia Boulanger · Fantaisie variée pour piano et orchestre
Francis Poulenc · Sinfonietta
Célia Oneto Bensaid · Piano
Pierre Mosnier · Direction
Lieux des concerts
Église Saint-Éloi
3, place Maurice de Fontenay
75012 Paris
Odyssée symphonique - Programme du concert
Odyssée symphonique
Programme du concert
Bedřich SMETANA – La Moldau (1879)
Composée entre 1874 et 1879, La Moldau (traduction allemande du nom tchèque de la rivière Vlatva), est le deuxième des six poèmes du cycle Má Vlast (Ma patrie), hommage du compositeur Smetana à sa Bohème natale et à la Vlatva en particulier, qui prend sa source dans les forêts de Tchéquie avant d’arroser, entre autres, la belle Prague.
Poème symphonique, carte postale musicale, invitation à une croisière fluviale, La Moldau est aussi l’hommage d’un musicien patriote à la beauté de son pays, à l’époque sous tutelle autrichienne. L’heure est alors à l’éveil d’une musique aux couleurs nationales, valorisant la culture bohémienne.
Âgé de 50 ans en 1874, Smetana est un homme mûr. Sa carrière de musicien est ponctuée de quelques succès et sa vie, de vicissitudes. Ainsi, lorsqu’il entame la composition de Má Vlast, il est atteint d’une surdité déjà presque totale. Si sur le plan musical, il fut parfois accusé de plagiat par ses confrères, Smetana fut pourtant le premier à tenter de donner une musique à son peuple, ouvrant le pas à Dvořák, Janáček ou Martinů. Cette œuvre à elle seule lui offrit un succès immédiat et une notoriété jamais affaiblie.
Embarquons ensemble et laissons-nous porter par le flot de la Vltava. Dans une introduction tuilée aux flûtes et clarinettes, agrémentée de quelques pizzicatti scintillants, nous découvrons les deux sources tourbillonnantes de la rivière. Elles amènent au thème de la Vlatva, confié aux violons et aux bois dans un bel unisson. Quelques ingrédients techniques le rendent facilement fredonnable, et donc mémorisable : le mode de mi mineur (tessiture confortable pour la voix), le départ de la mélodie en levée tel un envol, une formule rythmique ternaire pointée qui suggère quelques pas de danses et de belles envolées lyriques.
Dans un premier tableau, la rivière sillonne une forêt, symbolisée musicalement par l’abondance de cuivres sur des bariolages aux cordes ; les cors incarnant les chasseurs. Puis, nous assistons à une scène de mariage dans un petit village bohémien à travers le folklore d’une polka aux accents bien prononcés.
Changement d’harmonies et de couleurs… dans un songe mystérieux, voici Lumière de lune – danse des nymphes. La nuit tombe sur l’eau et l’on assiste, émerveillé, à une scène féerique, constellation des sons enchanteurs du pupitre des flûtes et clarinettes ; temps suspendu. Le retour du thème nous invite à poursuivre le voyage, la rivière s’élargit, s’agite puissamment au passage d’un barrage puis de la haute forteresse de Vysehrad, dominant la Vltava. Pour l’anecdote, cette enceinte médiévale abrite un cimetière où l’on peut croiser les tombes de personnalités célèbres… dont celles de Dvořák et Smetana.
La Moldau continue sa route dans un tempo vif pour conclure en une tonalité majeure éclatante sur des arpèges aux cordes. L’orchestre dans sa puissance est au rendez-vous ; non sans évoquer les sonorités d’un autre cours d’eau, le Rhin, qui sut inspirer Richard Wagner pour le Prélude de sa tétralogie du Ring.
Aurélie Vinatier
Richard STRAUSS – Une vie de héros (1899)
Dédiée au chef d’orchestre Willem Mengelberg et à l’orchestre du Concertgebouw d’Amsterdam, Une vie de héros (Ein Heldenleben) fut créée le 3 mars 1899 à Francfort-sur-le-Main, sous la direction du compositeur. L’œuvre marque l’aboutissement éclatant de la décennie durant laquelle Strauss porta l’art du poème symphonique à un degré exceptionnel de maîtrise formelle, tout en exigeant un effectif orchestral considérable.
Même si Strauss affirma qu’il n’était « que partiellement vrai » que le protagoniste d’Une vie de héros ne fût autre que lui-même, il n’en demeure pas moins que, dans cette œuvre, Héros est avant tout synonyme d’Artiste. L’œuvre se déploie en six grandes sections qui s’enchaînent, fondées sur une élaboration thématique particulièrement riche : on y distingue en effet onze thèmes principaux, souvent étroitement liés.
Les trois premières sections présentent les protagonistes, à commencer comme il se doit par Le Héros (Der Held). Cette première partie, assez courte, impose la tonalité héroïque de mi bémol majeur, héritée de Beethoven. Un très beau thème éclate, confié au cor et aux cordes ; il s’impose aussitôt et dominera l’ensemble de la partition.
Pourtant ce tableau se voit bientôt interrompu par Les Adversaires du Héros (Des Helden Widersacher), épisode qui s’apparente à un scherzo, de caractère grotesque : sonorités aigres de flûte, de piccolo ou de hautbois, grognements des tubas… Il semble que Strauss se soit amusé à y caricaturer certains critiques musicaux, mais ces « adversaires » désignent plus largement les esprits étroits, prompts à juger l’art.
Un appel de fanfare triomphale ouvre ensuite la voie au violon solo, voix de La Compagne du Héros (Des Helden Gefährtin) inspirée de la soprane Pauline de Ahna, devenue Madame Strauss cinq ans plus tôt. L’instrument soliste déploie les différentes facettes de la personnalité de l’aimée : séductrice et tendre, mais aussi coquette, espiègle, et non dénuée d’un soupçon de perversité et d’arrogance.
Héroïco-épique, la section suivante, Le Champ de bataille du Héros (Des Helden Walstatt), conduit à une apothéose martiale que seul Prokofiev saura égaler, quelques décennies plus tard. Trompettes et percussions installent le ton de la conquête, tandis que les bois, d’où émergent les stridences du piccolo, se jettent dans la mêlée furieuse des cordes. Après la bataille, la fanfare de la victoire puis le thème de l’amour s’unissent enfin dans un chant de triomphe, thème principal de l’œuvre qui assure la transition vers Les Œuvres de paix du Héros (Des Helden Friedenswerke). Dans cette section sans équivalent, célébrant les vertus spirituelles du personnage, Strauss se livre à un jeu d’autocitation d’une ampleur inédite. Des thèmes empruntés à ses œuvres antérieures, Don Juan, mais aussi Ainsi parlait Zarathoustra, Mort et Transfiguration ou Till l’espiègle, s’y confrontent en un vertigineux contrepoint.
La dernière section, La Retraite du Héros et l’Accomplissement (Des Helden Weltflucht und Vollendung) conserve quelques échos des tourments suscités par les Adversaires, mais elle est avant tout marquée par la sérénité. La mélopée pastorale du cor anglais et le retour de l’idylle au violon solo en sont les signes les plus évidents. Strauss voyait dans cet accomplissement « l’expression de la psyché de l’homme vieillissant » ; certains y ont aussi lu un hommage à son père (le célèbre corniste Franz Strauss), dont le tempérament explosif s’était remarquablement adouci avec l’âge.
À l’origine l’ouvrage s’achevait dans la sérénité, la musique s’évanouissant progressivement parmi les roucoulements du violon et du cor. Taquiné, paraît-il, par un ami qui l’accusait de ne savoir composer que des fins paisibles, Strauss ajouta de somptueuses mesures finales, qu’il qualifia plus tard de « funérailles nationales ».
Abelardo Urbina Romero
Gabriel PHILIPPOT, direction

Chef d’orchestre et compositeur, Gabriel Philippot se forme au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris, où il obtient six premiers prix (harmonie, contrepoint, fugue, écriture XXe, analyse et orchestration). Il poursuit ses études à l’École Normale de Musique de Paris et à la Haute École de Musique de Lausanne, dans la classe d’Aurélien Azan-Zielinski. En 2017, il est finaliste du 55e Concours international de jeunes chefs d’orchestre de Besançon.
Depuis plusieurs années, il collabore avec de nombreux orchestres, parmi lesquels l’Orchestre National du Capitole de Toulouse, l’Orchestre d’Harmonie de la Garde Républicaine, l’Orchestre de l’Opéra de Reims ou encore l’Orchestre Victor-Hugo Franche-Comté.
En tant que compositeur, il a signé une cinquantaine d’œuvres — majoritairement autoéditées — et porte une attention particulière à la famille des cuivres, pour laquelle il a écrit plusieurs concertos et pièces de musique de chambre. Il est également l’auteur d’une dizaine de musiques de scène et de deux opéras, et travaille actuellement à l’écriture d’un troisième.
Il cherche, dans la direction comme dans la composition, à susciter ce moment précieux où la musique rassemble et fait sens. Pour lui, diriger et composer relèvent d’un même élan : donner forme et vie à un même souffle musical.
Leningrad
Lieux des concerts
Église Saint-Marcel
82 bd de l’Hôpital
75013 Paris
Entretien avec Christophe MANGOU
Entretien avec Christophe MANGOU

Pourquoi avoir proposé ce concert tourné vers la musique espagnole ?
La première flamme qui m’a animé, c’est le flamenco. Je suis passionné par cette musique indissociable de sa danse, par l’énergie qu’elle dégage et son jeu rythmique, et j’ai souhaité partager tout cela en interprétant ces œuvres. Au milieu du programme figure un extrait du Tricorne de Manuel de Falla. L’énergie rythmique de ce morceau « déteint » sur l’Alborada del gracioso de Maurice Ravel et Iberia de Claude Debussy. Ces deux compositeurs français évoquent l’Espagne par l’utilisation des castagnettes ou des pizzicatti de cordes pour imiter la guitare, ou encore en reprenant le jeu rythmique caractéristique, jonglant entre binaire et ternaire. On le retrouve encore dans le concerto pour bandonéon de Piazzolla, compositeur argentin que je vénère ! Nous avons d’ailleurs la chance pour ces concerts d’avoir un soliste à la hauteur du challenge : le bandonéoniste Philippe De Ezcurra !
J’ai donc voulu mettre en lien ces œuvres colorées et vivantes qui me sont chères et montrer comment ces rythmes et timbres espagnols voyagent à travers elles. Lors des concerts, je ferai participer le public afin qu’il ressente ce balancement et ces déhanchements accentués venus tout droit du flamenco !
Quel intérêt trouves-tu à jouer avec des amateurs ?
Je suis très sensible à leur plaisir de jouer et à leur joie de se retrouver autour d’un programme, on sent une vraie ferveur. Un chef peut amener très loin des orchestres amateurs de ce niveau, la progression entre la première répétition et le concert est assez fulgurante car ils sont prêts à tout donner. Iberia est ainsi un vrai défi, tant cette musique, magnifique, peut être délicate à s’approprier, peut-être même plus que le Sacre du printemps !
Évidemment, j’adore diriger des orchestres professionnels, mais je serais très malheureux de ne pas faire de projets avec et pour les enfants, et avec les amateurs. C’est si complémentaire !
Entretien croisé - Simon Proust x Julie Hardelin
Entretien croisé - Simon Proust x Julie Hardelin

Les Ondes plurielles ont eu la chance de préparer les concerts Haydn lors d’une résidence à Tours avec Simon Proust et la violoniste Julie Hardelin.
Pourquoi proposer ces symphonies de jeunesse de Haydn, « Le Matin », « Le Midi » et « Le Soir » ?
Simon Proust : Jouer cette trilogie en un concert était un rêve. Haydn a pensé ces pièces comme un cycle et je les perçois comme une grande symphonie ou un opéra en trois actes. J’ai à cœur de réhabiliter Haydn et de lui rendre justice. Il a mauvaise presse ! Moi-même pendant 20 ans, ses œuvres ne me parlaient pas. Mais j’ai été ébloui lorsque j’ai découvert les interprétations sur instruments d’époque ou historiquement informées, qui soulignent le caractère dramatique de ces œuvres. On n’en a jamais fait le tour. Tout l’enjeu est d’insuffler le sens du théâtre.
Julie Hardelin : C’est toujours intéressant pour un orchestre comme les Ondes plurielles, qui interprète beaucoup de répertoire romantique et moderne, de revenir à la source de la symphonie. En outre, ces pièces offrent de nombreuses parties solistes qui permettent aux différents musiciens d’exprimer leur personnalité musicale, individuellement et dans le collectif.
L’esthétique classique est vraiment l’une de mes préférées. Lorsque je travaillais six heures par jour mon instrument, venait toujours un moment où je lançais un opéra de Mozart dans mes écouteurs pour jouer la partie de violon 2 !
Ce répertoire laisse très libre. Il y a une spontanéité à trouver et à communiquer au public. Aucun concert ne sera pareil !
Dans quel contexte ont été écrites ces symphonies ?
S. P. : Haydn les a écrites en 1761, au début de sa période de vie sous l’égide des princes hongrois Esterházy. Mozart a cinq ans. C’est une époque où la forme de la symphonie, avec ses règles et ses articulations et coups d’archet communs, commence à se fixer. Avant existait un mélange des genres entre la suite de danses, la sinfonia, qui servait d’ouverture aux opéras, le concerto grosso… La 6e symphonie garde cette trace du baroque, avec des solistes qui ont une grande liberté dans l’ornementation. Les 7e et 8e symphonies sont déjà plus écrites. Toutes comportent un menuet au troisième mouvement et une forme en quatre mouvements. Mais l’esthétique est plus libre qu’elle ne le sera vingt ans plus tard !
D’où vient votre complicité avec Julie ?
S. P. : C’était il y a une dizaine d’années, avec l’ensemble Cartésixte (fondé par Simon en 2011 à Tours, ndlr). Nous cherchions une cheffe d’attaque des violons 2 pour Roméo et Juliette de Berlioz. La violon solo m’a suggéré Julie : « tu vas voir, c’est une tornade ». Je l’ai entendue répéter dans une salle du conservatoire : c’était littéralement une géniale tornade ! Après plusieurs projets à Cartésixte, nous nous sommes retrouvés aux Siècles. Lors de ma première répétition, la présence de cette tornade bienveillante dans les violons 2 m’a rassuré !
Odyssée symphonique
Odyssée symphonique
Richard STRAUSS Une vie de héros
Bedřich SMETANA Vltava (La Moldau)
Gabriel PHILIPPOT · Direction
Lieux des concerts
Église Saint-Marcel
82 bd de l’Hôpital
75013 Paris












